I see you standin’ there. You think you’re so cool. Why don’t you just… Fuck Off !
— Guns n’ Roses
Recueil de nouvelles
I see you standin’ there. You think you’re so cool. Why don’t you just… Fuck Off !
— Guns n’ Roses
Dans la rubrique Chroniques de la nuit parue dans le Libé du vendredi 14, il était écrit:
“(…) Héritier naturel de Steve Rubell du Studio 54 de New York, l’auto proclamé roi de la nuit n’a aucun rival dans le monde, parce que chaque soirée organisée par Léo est incomparable. Unique. Féérique. Époustouflante.
Pour les rares profanes qui n’ont jamais entendu parlé des LPP (Léo Private Parties) le principal moyen d’accéder aux fêtes les plus sélect de l’univers et les mots sont bien pesés, est de s’inscrire sur le site dédié qui compte plusieurs centaines de milliers d’inscrits, d’attendre patiemment la veille de l’événement pour recevoir le précieux sésame. Un simple message de confirmation nominatif. Inutile de préciser que l’on vient de partout dans le monde pour assister à ces événements hors du commun. Les critères de sélection ? Personne ne les connait, mais le questionnaire à remplir avant de laisser son adresse mail ou même un numéro de portable est d’une hallucinante exhaustivité : 146 questions traduites en 5 langues.
Les recalés peuvent malgré tout tenter leur chance jusqu’au bout. Un véritable parcours du combattant. Patienter jusqu’à la mise en ligne de l’adresse sur le site Internet quelques heures avant le début de la fête, ce qui occasionne fréquemment des sautes de serveur puis faire le pied de grue devant le lieu, toujours insolite, choisi pour l’occasion. Mais que ne feraient-ils pas pour faire partie des 10 élus systématiquement sélectionnés dans la file d’attente ?
Dans ces conditions, ne pas s’y rendre lorsqu’on a été adoubé par le roi Léo, de mémoire de Clubbers on n’avait jamais vu ça ! s’apparenterait à un suicide jet - sociétal.” A.R
ALEX
La nuit m’appartient, installé confortablement sur la terrasse, je contemple les astres. Ma cigarette se consume, miroir absurde. Bientôt moi aussi je constellerais le ciel, une étoile qui nait, une autre qui meurt, quoi de plus naturel et pourtant. Une larme coule sur ma joue. Je guette l’instant qui précipitera ma sortie. Soigner les effets est mon quotidien depuis si longtemps, il n’est pas question de manquer ce dernier rendez-vous. La question n’est pas comment mais quand. J’écrase la cigarette dans le cendrier. Un frisson, à l’intérieur la fête bat son plein, le masque de suffisance et de fierté regagne mon visage. Le vertige avant la chute.
BENJAMIN
Stanislas m’a appelé vers 11h00 du matin. Comme d’habitude Stan la Loose n’a pas trop la pêche. Heureusement, j’ai la solution pour le rebooster. Ce soir, le Roi Léo célèbre sa première “Private Party” de l’année. Marie (ma meilleure amie qui est amoureuse de moi) ne cesse de me rabâcher les oreilles avec cet événement auquel elle rêve d’assister.
Franchement, toute cette agitation autour de ces fêtes me semble pourtant exagérée. Je suis régulièrement invité dans les meilleurs plans de la capitale et c’est toujours la même rengaine: Alcool à volonté. Filles superbes. Cadeaux. Banales mondanités. Mais pour leur faire plaisir à tous les deux, j’adhère exceptionnellement au concept.
Alex le principal associé de Léo est un de mes meilleurs amis d’enfance. Même si nous ne nous voyons plus aussi régulièrement que dans nos jeunes années, je lui ai quand même envoyé une petite requête par mail. Vif comme l’éclair Alex m’a gentiment répondu que j’étais placé sur la A Guest List. V.I.P en Full Access. Citron sur la tequila, c’est “open friends” pour moi. Je peux inviter qui je veux. Je ne me rend pas bien compte de la chance que j’ai, si c’est une chance.
Pour marquer le coup et parce que j’aime ça, je lui ai proposé d’apporter ma petite touche “perso” pour que la soirée soit vraiment mortelle. Derrière le bar je suis l’empereur du Shooter et comme j’ai récemment été intronisé nouvelle sensation du petit écran, ma présence sera inattendue a cet endroit là. Cela ajoutera au Buzz. Une idée de génie !
Alex n’y voit pas d’inconvénient. Sobre mais stylé. Agaçant le bougre, mais je serais content de le revoir. On formait une pure équipe à l’époque avec Louis (mon connard de frère), Marc (un gentil mec qui craint un peu), Jerome (attend… il est dans la com’ ? Jamais trop compris comment, hyper effacé et pas très fun), Alex (Lui finalement il était cool) et moi. Avec le recul j’étais quand même le plus mignon et le plus marrant de la bande. Mais tout ça c’est du passé. Du super vintage !
En ce qui concerne mon pote du présent, Stan, d’après Marie qui est très vis ma vie comme dans Voici, Cassandre serait carrément partante pour en faire son quatre heure… « s’il n’était pas si dépressif bien sûr ». En bon cupidon à barbe de trois jours, j’ai tout de suite imaginé un certain nombres d’arguments pour arranger le coup avec cette Messaline et métamorphoser l’autre naze en Stan la Gagne.
J’envoie un ultime message à Alex pour valider mes invités : Stan, Marie, Cassandre. C’est fait. Espérons que cette fameuse Private Party du Roi Léo soit aussi cool qu’on le prétend. Tonight might gonna be the night !
Comme d’hab’ Pour démarrer cette journée dans les meilleurs conditions, je me fais une petite revue du web : Un tour sur le nec plus ultra des sites de la nuit livenight me confirme une récente impression… Sans exagérer : Je suis au top !
Première photo : jeudi soir à l’Event Canal 17 entre Marie et Johanna, en T-Shirt Alexander Mcqueen painted skull (Rest in Peace Alexander, tu es toujours dans mon coeur). Jeans Diesel et Adidas Star Wars Storm Troopers (une édition collector découverte sur un site japonais. J’ai carrément trop flippé de ne jamais les recevoir).
Vendredi, inauguration d’un nouveau concept store encore avec Marie, Xav’ (un gars de la nuit sympa avec lequel j’accroche moyen mais qui connait des gens connus ce qui le rend intéressant) et Marc (mon fameux pote d’enfance que je sors de temps en temps de la naphtaline. Ingénieur coincé du cul, ultra kiffant à débaucher).
Pour ce soir, j’hésite entre un sweat Rick Owens «casual» mais très underground et une chemise Damir Doma basic plus straight. Finalement j’opte pour la chemise. Le reste de la tenue est Armani, à part les Weston aux pieds bien sûr. « Les basiques, toujours les basiques ». Je me regarde dans le miroir avec un brin d’émotion. Irrésistible !
Tout est en ordre. Je me rends au studio pour quelques sessions de Charts, l’émission dont je suis le présentateur vedette. Puis je rentre chez moi, en pleine forme après un détour par la salle de sport. Comme prévu, Stan débarque @ home, sans trop connaître le programme de la soirée. Ce petit énergumène cyclothymique s’avère être un brillant critique gastronomique quand il se décide à écrire ses articles, son problème c’est d’être une larve la majeure partie du temps. Mais bon, c’est comme ça, tout le monde n’a pas la chance d’être moi.
Un coup de fil aux taxis G7 et 20 minutes plus tard nous sommes en route pour une destination inconnue. Le message intitulé «RDV» reçu sur le téléphone portable ne contient que des coordonnées gps que j’ai transmises au chauffeur. D’après lui on va du côté de Versailles. Stan semble s’en foutre totalement, il se laisse gentiment guider.
Enfin arrivés. La voiture nous laisse devant une massive grille en fer forgée. On se croirait dans “eyes widget shut “. Il est tôt 22h30 comme Alex me l’a stipulé dans son mail. Précaution indispensable pour éviter la foule.
Un physio en costard Bruce Field et oreillette BlueTooth nous accueille froidement, l’œil et la mine féroce. J’hésite à lui dire fidelio mais devant l’aspect ogresque du personnage, je ne fais que lui tendre mon smartphone. Mâchoire serrée, il inspecte le sms d’invitation. Un code à 6 chiffres personnalisé. La crème du filtrage mondain. Hulk check sa liste et se détend un peu. Le molosse appelle au talkie un autre cerbère. La grille se déverrouille. Rendons au Roi Léo ce qui lui appartient, il n’y a rien à dire, le maitre des lieux sait vraiment créer un climat. Epoustouflant, à défaut d’autre mot.
Une puissance festive quasi mystique se dégage et pourtant ce n’est que le teaser de la soirée. Nous ne voyons pas très bien parce qu’elle est dissimulée par des arbres mais la maison semble être au moins à 500 mètres, si tant est qu’on puisse appeler cela une maison, on dirait un hôtel ou un musée réaménagé, pourtant la musique, un remix précis de The XX – Shelter est parfaitement audible grâce aux enceintes astucieusement disséminées un peu partout. DisneyTeuf nous voici !
Pour parvenir jusqu’à la porte d’entrée de la majestueuse demeure, nous montons à bord d’une voiture de golf pilotée par un super beau gosse au physique de tentateur de la télé réalité, qui arbore fièrement un t-shirt et une casquette d’une marque sponsor. Stan subjugué par le faste esquisse son célèbre demi-sourire. Signe qu’il est bien heureux d’être là. Et encore, il ne sait pas tout… La petite Cassandre qui doit nous rejoindre un peu plus tard avec Marie. Surprise !
Une hôtesse évidemment ravissante nous accueille, avec un regard sexuellement dégoulinant et deux coupes de Krug, sur le perron où trainent quelques fêtards de luxe. Clopes ou autres substances fumables à la main pour certains. Champagne pour tous. Sapés hype et glamour. La quintessence de la branchitude. J’en reconnais quelques un(e)s. La crème de la crème. No doubt. Une fois à l’intérieur c’est carrément la démesure, encore plus énorme. La décoration, le style… Je m’éclate comme une bête. Rrrrrrrr. Deux heures plus tard. Stan est affalé sur un canapé rococo, juste derrière moi, à moitié comateux, il discute avec le gourou, un grand mec dégingandé qui a séduit le tout-paris avec sa philo de bazar et ses tatouages ésotériques. La douzaine de Shooters que je lui ai concocté depuis notre arrivée l’ayant, il faut bien le reconnaître, totalement fracassé. Ma prestation n’est d’ailleurs pas passée inaperçue. Prêt pour un remake de Cocktail. Tom Cruise à côté de moi, c’est une brelle. Two thumbs up, Fuckers !
La sublime Djette enchaine avec maestria l’excellente et intemporelle tuerie de MGMT Time to Pretend avec le non moins bon Galvanize des Chemical Brothers feat Q. TIP. La piste de danse, une véritable salle de bal irradie littéralement maintenant que tout le monde est là, plus de monde que prévu, je m’interroge ? Ibiza. Marbella. La voile Rouge. Les fêtes de Cannes. Tout ça c’est zéro, de la daube comparé à cette surkiffante soirée.
Léo suivi de près par Alex passent devant moi. Je me plante face à eux histoire de taper la causette et surtout de me rappeler aux meilleurs souvenirs de mon pote, que je compte bien revoir beaucoup plus souvent maintenant que j’ai capté ce qu’il fait dans la vie. Ils filent, comme ça, sans même m’adresser un regard. Hallucinant ! Je suis quand même l’ami d’enfance d’Alex, peut être son meilleur, mais aussi un personnage public. Merde quoi ! Tant pis pour eux.
Exceptée cette péripétie, jusqu’ici tout va bien… Tranquille et serein, j’esquisse quelques mouvements d’épaules destinés à montrer à la gent féminine que je suis bien dans le coup. Vodka Tonic à la main, mais cette fois assis. Complicité avec Stan… de circonstance.
Marie, robe créateur courtissime et sexy, enfin arrivée avec Cassandre, ce qui soit dit en passant a littéralement transporté de joie Stan, «Ah elle est là elle aussi, cool !», danse, virevolte, me lance des oeillades de braise que je fais mine d’ignorer. Elle reste sous le coude, en ultime recours.
La soirée est comme sur des rails. Ce soir je vais chopper grave. Avant ça je n’oublie pas mon rôle d’entremetteur. Je prend le téléphone de «la loose» qui baragouine un truc du genre « qu’est - ce que tu fous ». Tel un Mac Gyver des temps modernes, avec une meilleure coupe de cheveux, je remplace mon nom dans son répertoire par celui de Jay - Z. Plus c’est gros plus ça passe comme dirait Christophe Rocancourt ou Rocco, je ne sais plus ! A ma demande Cassandre se dirige vers nous. Stan et moi on se lève, même si ce bouffon n’était pas trop chaud au départ. D’emblée je lui demande de garder la table qui est heureusement assez isolée de la piste de danse, ainsi que le portable de Stan. Evidemment je n’oublie pas de lui mentionner que si le téléphone sonne, il faut impérativement qu’elle réponde car Stan, aussi incroyable que cela puisse paraitre, attend un appel hyper important des States, rapport au business et que cette personne, de notoriété internationale, ne doit en aucun cas tomber sur la boite vocale. Je donne un coup de coude à l’animal qui tangue à côté de moi et d’un coup nous faisons des signes à un gars invisible, prétexte fumeux pour nous absenter. Cassandre est focalisée sur sa mission. Impressionnée par l’ambiance et les gens, elle ne se méfie évidemment de rien.
Un peu à l’écart. J’appelle sur le portable de Stan. Et là, Cassandre est sur le point de défaillir lorsqu’elle voit marquer en gros caractères le nom: Jay-Z.
- Allo
- Who are you, where is this motherfuckin Stan biatch ? on dirait une mauvaise parodie de De Niro mais Cassandre à fond dans le trip est persuadée d’être en ligne avec le vrai rappeur.
- Sorry he is not here for the moment, please wait, he will be here soon
- Yo Girl you seem cool but don’t fuck with me this is serious shit, i’ll give him an exclusive interview and i hate to waste my time. French people are real assholes. Suck my dick. Dick sucker !
J’envoie Stan reprendre la main. Il prend le téléphone me baratine 30 secondes en anglais. Raccroche. S’affale sur le canapé et comate. Ce con n’en profite même pas !
Cassandre le regarde mi figue mi raisin. Part sur la piste de danse, désabusée. Je retourne m’assoir dégouté, me sers un Perrier histoire de couper un peu l’escalade dans la picole. Je zieute l’autre pourri: Natural Born Looser qui se lève chancelant. Probablement pour aller aux toilettes. Vomir alcool et mal être.
Il doit être 23h57 en tout cas c’est ce qu’indique ma Rolex et je n’ai pas le temps de réaliser ce qui se passe. Comme victime d’une collision visuelle, j’identifie Stan au milieu du dancefloor. Il exécute une espèce de danse du scalp. Mélange surréaliste de pas de danse improbables style batcave mâtinés de saut de marsupilami surcoké. L’index en l’air, il gueule des « wouh » « wouh » comme une hyène enragée. Cassandre qui malheureusement est juste à côté de lui et croit qu’il déconne, se fait gerber dessus. Minuit : On a perdu Stan. Il est carrément parti en vrille…
Je retourne très vite derrière le bar principal histoire de ne pas être de près ou de loin associé à cet événement tragique. Marie passablement vénère part s’occuper de sa copine traumatisée. Je réfléchis aux différentes solutions qui s’offrent à moi pour me débarrasser définitivement de ce boulet. Je pense à Alex. Lui au moins c’est un mec bien !
Hasard ou démente coïncidence Louis, mon frère, est face à moi, à ses côtés Marc et Jérome.
- Putain les gars qu’est-ce que vous faites là ? Dis-je incrédule
- On a tous reçu en début d’après-midi une invitation de la part d’Alex pour venir à cette soirée, ça semblait important, il avait un truc à nous dire. Répond froidement Louis.
Marc et Jerome opinent du chef
- On ne s’attendait pas à se retrouver ensemble, on est venu chacun de notre côté enchéri Marc.
Jerome ne cesse de regarder à droite et à gauche, visiblement à l’affut. «Quelqu’un a vu Alex ?»
- Je l’ai croisé mais il ne s’est pas arrêté, il ne m’a peut être pas reconnu ! Mon ton est involontairement acerbe ce qui donne à Louis l’occasion de me provoquer.
- Ta tête a tellement enflée, tu m’étonnes, il a dû avoir la trouille !
Mais quel connard celui là alors. Dommage que nos parents soient morts, je les auraient bien poursuivis pour avoir mis au monde cette petite enflure. Façon de parler bien entendu.
Je quitte le bar suivi de mes «amis» pour regagner la table délaissée par Marie, Stan et Cassandre. Nous échangeons quelques banalités d’usage tandis que nous remplissons nos verres de champagne frappé. Stan ne revient toujours pas. Ca fait évidemment marrer Louis de me voir partir à sa recherche. Finalement après un petit moment d’investigation je le retrouve endormi par terre dans les chiottes. Un brin énervé je lui mets quelques petits coups de pompe pour le réveiller.
Soudain, ça s’agite autour de nous, les beautiful people se dirigent tous vers l’entrée du bâtiment. Je tire Stan par la main qui se relève à moitié groggy mais arrive quand même à me suivre.
Nous sommes tous attroupés dehors, je distingue Marie et Cassandre qui sont assises sur les marches, à droite de la porte d’entrée. Toutes les têtes sauf les leurs sont levées. Au bord du toit à une quinzaine de mètres de hauteur, Alex et Leo exécutent une sorte de chorégraphie. En bas la peur s’accouple à l’excitation. Les bras se tendent vers eux. Le public exulte. Jerome, Marc et Louis se rapprochent de moi. Ils sont tendus, ne goutent pas comme les autres à ce spectacle, Conscience affective qu’un drame est en train de se dérouler ?
Inévitable, prévisible, inéluctable, tous les qualificatifs sont justifiés mais aucun ne peut rendre compte de l’horreur qui se produit lorsque Léo et Alex tombent du toit pour s’écraser sous nos yeux hagards en un temps aussi au bas des marches, produisant un double bruit sourd, mat, disloquant, lourd. Juste à côté de Cassandre qui réalise après coup et se met à hurler comme une damnée, suivie instantanément par Marie et la panique s’empare du lieu. La DJette s’arrête de jouer. Signe que la fête est finie. Les discussions s’animent, la rumeur gronde. Le roi Léo. Mort. Alex aussi ? Surréaliste. Les smartphones sont dégainés. Ca téléphone de partout. Il y en a qui filment. Prennent des photos. Se dépêchent de publier des infos sur les réseaux sociaux. Je ne crois pas qu’il y en ai un seul ici qui pense à appeler une ambulance.